Quarto n°142

Éditorial
Le risque de la rencontre
Nathalie Laceur

La vie est faite d’innombrables rencontres dont beaucoup passent inaperçues. Dans la vie amoureuse par exemple, il y a ce que nous appelons aujourd’hui des dates, souvent fixés à l’aide d’une appli de rencontre, qui, pour la plupart, restent sans lendemain. À l’inverse, d’autres rencontres produisent des vagues, rompant la tranquillité et le déjà-connu. Tout à coup, un date vous surprend et vous projette dans une histoire d’amour. De même, si vous avez ce numéro de Quarto entre les mains, c’est qu’un jour le discours analytique a croisé votre chemin et vous a dérouté, peut-être pour le reste de votre vie. Lorsque vous vous posez la question de savoir pourquoi vous en restez marqué, vous vous apercevez qu’il n’y a pas de lien de causalité évident, pas de rapport préétabli ou nécessaire. Autrement dit, vous constatez que cela renvoie à la contingence d’une histoire particulière, la vôtre, avec ses divins détails(1).
 
C’est à la rencontre comme événement contingent, sur fond d’impossible, telle que Lacan la met en valeur dans son dernier enseignement, que nous nous intéresserons dans ce numéro de Quarto. Si la rencontre est imprévisible, si nous ne pouvons prédire, dans ce que nous croisons sur notre chemin, ce qui constituera ou non un événement, ce qui nous affectera ou non, c’est que, dans l’espèce humaine, il y a quelque chose de fondamentalement déréglé, sans loi, du fait de l’incidence du signifiant sur ce qui est supposé naturel. Il y a pour chaque être parlant, dès le début de la vie, des signifiants qui marquent le corps, y produisant une jouissance singulière qui ne cesse de se répéter et de nourrir un désir énigmatique.

Coupés à jamais de l’instinct naturel qui dirige les animaux d’une façon invariable et parfaitement prévisible à des fins de procréation et de survie, les parlêtres sont, selon la belle formule de Jacques-Alain Miller, « à la merci de la contingence (2)». Entre l’homme et la femme, rien n’est programmé, il n’y a aucun déterminisme physique, pas plus qu’il n’y a de rapport entre la machine à coudre et le parapluie de Lautréamont – ce qui n’empêche pas ce dernier de les réunir sur une table de dissection pour une rencontre fortuite (3)!

Que l’existence humaine se déroule sous le régime de la contingence, qu’il n’y ait pas de calcul possible au niveau de la jouissance et que nous soyons livrés, selon les termes de Freud, à des révolutions imprévisibles dans l’économie libidinale (4), c’est une vérité dont les humains se défendent. Avec Lacan, nous savons que toute formation humaine a tendance à réfréner cette jouissance (5) contingente, incalculable, qui perturbe l’ordre nécessaire de l’automaton.

Sauver l’humanité des mauvaises surprises en plaçant tous ses espoirs dans le discours de la science est, ces temps-ci, un rêve largement partagé. Ce rêve n’est pas sans répercussions sur la gestion des malades dits mentaux. Aujourd’hui, une haute autorité recommande que le domaine de ladite santé mentale soit dominé par des pratiques prétendument scientifiques. En réalité, cela revient à exiger que ces pratiques mettent tout en œuvre pour ne rien laisser au hasard, qu’elles s’efforcent d’adopter des méthodes parfaitement reproductibles et fassent tout leur possible pour réduire tout risque de phénomènes de transfert. Dans cette optique, rendre inutiles les rencontres in vivo et la libre parole est ainsi considéré comme un progrès ! Il est évident que cet air du temps, positiviste et scientiste, est favorable aux détracteurs de la psychanalyse qui souhaitent en finir une bonne fois pour toutes avec elle. Mais c’est sans compter sur la psychanalyse elle-même qui, conformément à son éthique, fait face à cette passion haineuse, tout en assumant sa singularité et ses fondamentaux. La psychanalyse, dont l’invention est elle-même faite de rencontres et de contingences (scandale !), n’a donc rien à démontrer à ceux qui dénoncent son caractère non scientifique. Elle a au contraire  à l’affirmer d’une voix forte. Oui, le contingent est inhérent à toute rencontre ; oui, une rencontre risque d’être un événement ! Et c’est justement pour cela que la psychanalyse refuse d’interposer des barrières protectrices (6) entre elle et chaque être parlant qu’elle accueille et invite à parler. C’est aussi pour cela qu’elle ne recule pas devant le transfert, sur lequel elle s’appuiera d’ailleurs pour l’acte dont les effets ne sont pas non plus calculables. Les psychanalystes ne cesseront de jouer la carte du réel contingent, qui échappe à la science et se trouve au cœur de la condition humaine. Ils le font déjà à chaque rencontre avec un parlêtre qui souffre et s’adresse à eux ; cela relève d’une éthique. Pour braver les tempêtes de haine et de calomnie et confirmer la place de la psychanalyse dans le monde, ils s’efforcent de faire valoir ce réel sans loi que Lacan a cerné. C’est un point de vue réaliste dans la mesure où ce réel lacanien est indestructible et ne peut que déjouer les intentions des hommes. L’enjeu de ce numéro de Quarto déborde ainsi largement la clinique et touche au politique.

1. Cf. Miller J.-A., L’Os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 43-47.
2. Miller J.-A., « Déficit ou faille », La Cause du désir, no 98, mars 2018, p. 127 & 128.
3. Cf. Lautréamont, Les Chants de Maldoror et autres textes, Paris, Librairie Générale Française, 2001, p. 314-315.
4. Cf. Freud S., « De quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité » (1932), in Premiers écrits, Paris, Seuil, 2023, p. 137. 5. Cf. Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 364.
6. Cf. Lacan J., « Petit discours aux psychiatres », 10 novembre 1967, inédit, disponible sur internet.
Quarto n°142