Retour sur le cycle Lire Freud 2025 à Châlons-en-Champagne
"A l'écoute des diagnostics ?"
Le cycle "Lire Freud" a porté sur la question du diagnostique aujourd'hui. Lors des trois soirées châlonnaises à la médiathèque Geroge Pompidou, nous avons proposé à l'étude et à la discussion trois diagnostics répandus : TDAH, Autisme, Dépression.
Partant du constat d'une inflation de nouveaux diagnostics ou auto-diagnostics, comment s'y retrouver ? La psychanalyse nous oriente à partir de sss repères cliniques et concepts fondamentaux. En effet, pour qu'elle reste interrogée, la question diagnostique ne se départie pas de la parole, du transfert et de l'acte analytique. Pour le sujet en analyse, l'art du diagnostic, selon la formule de Jacques-Alain Miller, est "un art de juger d'un cas sans règle et sans classe donnée".1
En psychanalyse, au-delà des trois structures de base, névrose-psychose-perversion, faire équivaloir symptôme et diagnotic vise "une nomination singulière qui ne vaut que pour chaque sujet" pour élaborer "des diagnostics sur mesure" dans la pratique, comme nous précise Gil Garoz.2
Cela permet de lire les nouvelles formes de symptômes, de modes de jouir, en place avec les discours contemporains et ses effets.
1ère soirée : "TDAH, qu'en disent-ils?"
Sébastien Ponnou, psychanalyste et membre de l'ECF et Sandrine Arrouart, psychomotricienne, ont inauguré avec brio le cycle.
Premier diagnostic chez les enfants d'âge scolaire, le TDAH s'annonce de plus en plus précoce. Il a envahi les cours d'école et les foyers devenant un véritable phénomène de société et un enjeu dans le domaine de la santé publique.
Reflet des transformations dans le champ du soin et sa politique, la prescription médicamenteuse tend à se substituer aux pratiques psychothérapiques. Les promesses de la science médicale séduisent le public qui en fait usage et qui demande une reconnaissance de droits et de soins ciblés.
L'idée n'est pas de savoir comment on diagnostique tel trouble ou tel comportement, mais plutôt de cerner ce qu'il y a à entendre derrière un ou plusieurs diagnostics posés ou prélevés sur internet. La psychanalyse fait le pari que le corps est pris dans un nouage à la parole, que cela n'est jamais séparé. Etre à l'écoute du diagnostic, c'est accueillir la parole de l'enfant et de ses parents, être à l'écoute de ses signifiants.
C'est sur ce fil que s'est dépliée la présentation de Sébastien Ponnou visant une transmission de ce qu'il en est de la clinique et de la pratique analytique. Prenant appui sur de nombreuses publications scientifiques, Sébastien Ponnou analyse les impasses des approches biomédicales et standardisées protant sur le TDAH, pointant les multiples biais de non-scientificité, épistémologique et de la méthode diagnostique. Il fait valoir que : "l'analyste accueille la souffrance, les symptômes et la parole de l'enfant.
Non pas qu'il méconnaisse ou mésestime les considérations nosographiques, mais qu'il mise d'abord sur la valeur inestimable du discours de l'enfant et de ses parents, au-delà de toute intention diagnostique ou classificatoire... l'analyste s'intéresse à l'enfant avant et au-delà de son trouble, avant et au-delà de toute pathologie ou handicap. L'analyste vise la différence absolue, il soutient l'inédit d'une position subjective et les inventions qui se font jour dans la rencontre". 3
Sandrine Arrouart, travaillant en CMPP et en libéral, a finement illustré, par deux cas d'enfants, les usages du diagnostic tout en s'en décalant. Attendu par les familles, l'école et les financeurs, le diagnostic est devenu une véritable "clé qui ouvre et qui ferme". Du côté du corps parlant, la psychomotricienne prend le parti "d'écouter ce que dit le corps, ce que dit le mouvement... écouter ce qu'il révèle, mais aussi ce qu'il ne dit pas".
2ème soirée : "Autisme, il y a sûrement quelque chose à leur dire"
Cette soirée a été consacrée au diagnostic de l'autisme, appelé aujourd'hui TSA, avec deux intervenantes connaissant bien cette clinique : Elsa Le Rohellec, psychologue clinicienne, membre ACF en CAPA et Mireille Battut, fondatrice de la Main à l'oreille, mère de deux enfants dont un dit autiste.
C'est avec attention que nous avons suivi le cheminement d'Elsa Le Rohellec, bien documenté à partir d'Allen Francès 4, responsable-rédacteur du DSM-IV et maintenant premier critique du DSM-V. Les ambitions et paradoxes de ce manuel dans ses dernières versions révisées méritent d'être soulevées de par ses conséquences : distinction accrue entre normal et trouble mental, extention constante du diagnostic d'autisme. Et même si la politique de diagnostic est reconnue au titre de a prévention, il faut relever que les conditions d'accueil des personnes dites autistes ne cessent de se dégrader. Le glissement du soin vers le champ du handicap est patent, prônant compensations et créant un marché de prestations en tout genre.
Mireille Battut nous rappelle néanmoins que le diagnostic est indispensable pour nommer ce qui ne va pas chez l'enfant. Elle n'a pas pour autant choisi de s'y cantonner ou de parler de rééducation, mais de "tenir conversation" avec son fils Louis, enfant dit autiste sans langage.
Elle a souligné cette précieuse différence entre l'itération et la répétition, comme Jacques-Alain Miller le déplie lors d'une conversation sur l'autisme en 2012 : "Pour Freud, la répétition, ce n'est pas çà, çà rate et çà se répète ; l'itération, à l'inverse, c'est tellement çà... la répétition, c'est la différence (tandis que) l'itération supprime l'autre". L'enfant autiste répète inlassablement son circuit... une petite variation se produit et peut surgir l'invention singulière.
Ainsi, de "l'instant de voir, la quête diagnostique, au temps pour comprendre", Mireille Battut témoigne de la dimension logique, topologique et poétique des trajets que présente l'autiste et dont le régime de satisfaction se situe dans le présent. "Pas vraiment le moment de conclure, car justement, ce chemin fait des boucles de ré-itérations..." ajoute-t-elle. Des boucles, des circuits qui se créent à partir des livres, de photos, des éléments naturels, du piano, de la vidéo pour converser, raconter, représenter, se fabriquer un corps ou encore regarder le temps s'écouler.
3ème soirée : "La dépression, que peuvent-ils bien dire ?"
Signifiant maître de notre époque, épidémie ou entité universalisante, "la dépression" doit être pluralisée tant les affects questionnent toujours le rapport du sujet au signifiant, au désir et à la jouissance. Lacan a défini la dépression comme un affect, qui, du côté de l'éthique de la psychanalyse, soit un discours et de l'expérience analytique, exige une éthique du bien-dire.
La tristesse est l'envers du désir et la conséquence du refus du bien-dire et du gay savoir. Il n'empêche, nous dit Jacques-Alain Miller, que la dépression, "c'est un bon signifiant" 5, parce qu'on s'en sert". Dans le cas où la chaîne signifiante se brise, se rompt, le sujet se trouve en panne de désir, sa libido tombe à plac.
Aussi, à l'ère de la "mélancolisation du lien social" 6, l'individu contemporain est devenu le sujet d'un désêtre, dans la mesure où il choisit l'objet plus de jouir au prix de son désir, c'est-à-dire un mode de jouissance plutôt que l'effort d'une élaboration de savoir propre au sujet.
Sollicité dans sa pratique par cette question diagnostique, Marie-Pierre Devaux, pédopsychiatre, pour qui la psychanalyse sert de boussole pour articuler de manière structurée chaque cas et d'avoir ainsi une approche différentielle, en a témoigné à travers trois vignettes cliniques d'adolescents-tes. Pauline, en panne dans sa vie, se dérobe, s'absente des séances et du travail. Elle lâche sur son désir au profit de sa jouissance pétrifiante. A contrario, Emeline, tous aussi déboussolée dans sa vie, initialement venue consulter pour déscolarisation, angoisse, mal-être, s'engage dans son analyse, "mue par son désir de savoir". Ce qui permettra de la relancer dans la vie et de la sortir de sa position dépressive. La dernière vignette clinique pour un sujet en proie à un chaos psychique, illustre ce que Lacan a nommé et isolé du côté de la psychose, "un désordre au joint le plus intime du sentiment de la vie".7 Par une double approche, médicamenteuse et psychothérapique, grâce au transfert installé, le temps nécessaire est pris pour un accompagnement sur un long terme". Citant Serge Cottet, parier sur l'inconscient va de pair avec une éthique et une subjectivité inéliminable, promettant "un bel avenir pour la psychanalyse" conclut joyeusement Marie-Pierre Devaux.
Et c'est Nicolas Landriscini, psychanalyste, membre de l'ECF, qui a clôt le cycle avec un texte fort, titré : "La dépression, une affection de notre éposque". Peut-on être "A l'écoute des diagnostics" ? Cette formule laisse entendre un changement de paradigme par rapport à la psychiatrie classique. Là où le diagnostic était posé à "partir de l'observation et de l'écoute de la symptomatologie subjective des patients", comme aime à le rappeler Nicolas Landriscini, la psychiatrie moléculaire actuelle, le fait à partir "de la réaction du patient à certains médicaments".
"La dépression est ainsi... ce que les antidépresseurs guérissent", ajoutait Nicolas Landriscini. Cette coalescence diagnostic-médicament loin d'être exhaustive, n'a pas échappé à certaines personnes de la salle qui réagissaient sur la tendance actuelle à multiplier les diagnostics pour un même patient. La parole est aujourd'hui évacuée, l'accès direct à l'objet (médicament) facilité : reflet de notre société actuelle où le discour pousse à consommer et performer toujours plus. Nicolas Landriscini nous indique que la dépression n'est pas extérieure à ce discours et que "le sujet déprimé vient justement se mettre comme en travers de celui-ci... et fait de sa dépression une position inconsciente de jouissance : il se complet dans son propre renoncement". Les psychanalystes ne reculent pas devant ce retrait, ce renoncement, supposant toujours au cas par cas que le "sujet peur répondre de l'impasse où son existence est engagée".
Aussitôt le travail conclu, aussitôt s'enclenche celui pour le prochain cycle, à découvrir en 2026 !
Pour la commission Lire Freud,
Christelle Janson, Delphine Bourotte
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1 J-A Miller, "La signature des symptômes", in La cause du désir, n°96, 2017, p.115
2 G Garoz, "Des diagnostics dans la pratique", "argument du colloque UFORCA", Université Populaire Jacques Lacan, 15 juin 2024
3 S Ponnou, "A l'écoute des enfants hyperactifs, le pari de la psychanalyse", Champ social, 2022, p.11
4 "Grandeur et Décadence du DSM, Entretien de A. Frances par Bernard Granger, in PSN (2012/2, Vol10), disponible en ligne (Cairn)
5 J-A Miller, "La théorie du partenaire", Revue belge de psychanalyse Quarto, n°77, 2002, p.17
6 P Sidon, intervention du colloque "Dépressions modernes. Clinique des variétés de l'humeur", Université, Rennes II, organisé par le laboratoire RP psy, Recherches en psychopathologie et psychanalyse, 12 et 13 octobre 2023, sur internet
7 J Lacan, "D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose", Ecrits, Seuil, 1996