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Sur le Vif avec Sophie Gayard

Dernier numéro de Sur le vif avant l'été, Brigitte Gauin nous dit quelque mots sur cet aprés-midi partagé avec Sophie Gayard ce 6 juin dernier.

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Extension

Echo de : Extension du domaine de la guerre

Extensions du domaine de la guerre,
15 Avril 2015
Echo du Colloque


par Catherine Stef
Déleguée régionale de l'ACF-CAPA

Extensions du domaine de la guerre : sous ce titre, le 15 avril dernier, s'est tenu à la Comédie de Reims, un Colloque dont la formule, le thème, les enjeux inédits, ainsi que le succès emporté, méritent d'être salués, et ses échos répercutés : d'ores et déjà, on annonce un enregistrement vidéo sur You tube, et un ouvrage, qui sera publié aux Presses Universitaires de Reims, (PUR).

Ce colloque est le fruit d'une collaboration inédite entre trois institutions : l'ESAD, l'URCA et l'ACF-CAPA : Véronique Le Ru, d'une part, philosophe, Professeure à l'URCA , Fabrice Bourlez, philosophe et psychanalyste, Professeur à l'ESAD et à Sciences PO, ainsi que Claire Peillod, directrice de l'ESAD d'autre part, animés tous les trois par un désir commun, autour de l'art, la psychanalyse et la guerre, ont élaboré le projet avec Bernard Lecoeur psychanalyste membre de l'Ecole de la Cause Freudienne, et de l'ACF-CAPA, (Association de la Cause Freudienne Champagne-Artois-Picardie-Ardennes).

Cette collaboration de l'ACF avec l'ESAD et avec l' Université, est une première, qui a permis de faire entendre à un public, qui est loin d'y être familier, comment des psychanalystes s'impliquent dans les affaires qui traversent notre époque.

Nous remercions ici chaleureusement les organisateurs et les responsables qui se sont impliqués pour la réalisation et le succès de cette journée d'étude.

Entre le mois de juin 2014, où le thème et le titre de la journée se sont trouvés dégagés, et le mois d'avril 2015, les avancées de la guerre comme réel de notre époque se sont précipitées.
Et de fait, il y a un certain soulagement à prendre une journée pour essayer de dire ce que cette pulsation infernale produit, comme discours, et hors discours aussi.
Quand des artistes et des psychanalystes parlent de la guerre, c'est déjà une extension, du coté du soulagement donc. Car cela opère une coupure, comme un suspens, dans la pénombre fraîche de la Comédie de Reims.
Car en effet, en tant que discours, la guerre n'est pas réservée aux militaires, ni aux gouvernants, qui sont le plus souvent assez éloignés du réel dont il s'agit.
L'image choisie par Kevin Zanin1 pour confectionner l'affiche du colloque permet d'emblée de saisir cet écart, où l'on voit Colin Powell à l'ONU, tenant dans la main un tube contenant une suspension de bactéries responsables de l'anthrax, et supposé, Colin Powell, détenir la maîtrise de l'épidémie potentielle mondiale et mortelle.

Epidémique la guerre, endémique aussi, car toujours déjà là, en germe, précédant tout discours, en tant que pour l'être humain, parler veut dire consentir à une perte de jouissance, qui se transforme à la première occasion en un ferment de ressentiment, d'envie, de haine, ferment de guerre donc.

Grande intensité tout au long de cette journée du 15 avril à la Comédie de Reims, pour décliner les extensions de la guerre, de ses "domaines" à son "espace", catégorie plus mouvante du XXIème siècle, dont l'absence de limites inquiète. Absence de limites heureusement contrée par le désir décidé de montrer, d'attraper, de dire le réel en jeu, plutôt que de se laisser captiver par lui. Artistes et psychanalystes au coude à coude pour en découdre, sans peur et dans une perspective éthique : quelques lueurs contre les ténèbres!

Des moyens d'en découdre : l'actionnisme viennois est évoqué d'abord, par le travail de Maud Benayoun2. Dans l'immédiat après 2ème guerre mondiale, avec leur actions tonitruantes, happenings des années 60, les actionnistes s'exposent, sont objets de scandales, de répression, et d'exil. Pour Otto Mühl, il s'agit de sortir du bourbier. Ils sont galvanisés par la pensée de Wilhem Reich, et inspirées par Diogène le cynique : donner à voir les racines pulsionnelles de la culture, l'art est un opium du peuple, qui comme tel fait obstacle à l'activité créatrice. Seule vaut l'abréaction, qui est recherchée dans une surenchère de provocations.

Puis Emeric Lhuisset3 présente son travail à partir de la photographie comme preuve, non pas du réel, mais d'un réel en jeu dans les scènes de guerre sur lesquelles il intervient, aux cotés des combattants, du même coté qu'eux, quel que soit leur camp d'ailleurs. .
Preuve d'un réel, qui lui permet d'opérer une distinction entre exactitude et vérité de l'image.
Il s'expose, il se déplace, il invente pour chaque nouvelle situation un dispositif singulier : un œil supplémentaire greffé sur le buste, et en avant ! L'œil voit autre chose que le photographe et autre chose que le combattant. Il met en scène ce qui, sans son acte, se serait sans aucun doute joué autrement. Mon appareil photo est une arme plus puissante que ta kalachnikoff.
C'est extrêmement convainquant et ouvre véritablement la journée sur une actualité, en actes.

Yves Depelsenaire4 et l'Artilleur : j'aime tellement les arts que je suis devenu artilleur dit Guillaume Apollinaire.
C'est d'abord Guillaume et Lou, les éclats d'obus, et la troublante séduction de la guerre, l'érotique de la guerre, la joie sauvage de la guerre. Je pense à Joë Bousquet, qui a été évoqué dans nos soirées préparatoires. Déplacer la guerre hors de l'humanité est une erreur, dit Yves Depelsenaire, et il rappelle qu'il n'y pas de guerre dans le règne animal.
La jouissance de tuer et de se faire tuer, est le fait du sujet humain, un corps doué de la parole, mais d'une parole qui peut virer à la malédiction. .
Part maudite de Georges Bataille, avec son opacité foncière : un nom du réel impossible
Aujourd'hui le déferlement d'image irréalise la guerre.
De quoi tout ceci est-il le symptôme ?
Nous ne savons plus où est la jouissance dont nous orienter.
Nous n'avons plus à notre disposition que le rejet pulsionnel de la jouissance de l'autre, qui conduit logiquement à une volonté d'anéantissement de l'autre. Sombre menace donc.

Avec Hervé Castanet5, c'est la guerre de Jean Genet qui monte sur la scène de la Comédie de Reims. Hors des images d'Epinal qui lui sont habituellement accolées. Un grand écrivain.
Et de grands engagements : Black Panthers, Fraction Armée Rouge, Palestiniens.
Qui le traversent et qu'il sert, en éternel vagabond comme il se dit lui-même, clochard supérieur. Corps vivant et parlant, mais d'abord corps jouissant. Qui ne méconnaît pas ce que Lacan désignait comme point de saloperie de tout un chacun, avec lequel il n'est jamais question de faire ami-ami. La thèse de Hervé Castanet, forte, dépliée pour nous, est celle d'un nouage, qui fait de Genet celui qui trahit la trahison même. Où il s'agirait, pour Genet, d'extraire la trahison comme réel, comme le propose Bernard Lecoeur.

Puis Sylvie Blocher6 présente son extraordinaire lutte avec les corps réduits à l'esclavage, aux esclavages divers et infinis : elle fait tomber quelque chose des corps, qui fait dire à ses figurants, ce qui tombe du corps, ce n'est pas moi. Est ce pour vous une victoire, à l'instar du produit d'une analyse ? lui demandera Bernard Lecoeur dans la discussion.

Pour Marie-Hélène Brousse7 : deux axes.
- Pas de guerre sans discours,
Et - la guerre est un mode de jouir humain, fondamental.
Comment se dégager de cela ?

Aujourd'hui la guerre est tout le temps et partout.

Marie-Hélène Brousse déplie les différentes hypothèses de l'ouvrage collectif qu'elle a dirigé sur le thème en 2014 : La psychanalyse et la guerre.

Et force est de constater avec elle qu'en effet, quelque chose a changé du coté de ce qu'est un bord, une frontière.

Quelque chose avec quoi il faut apprendre à faire, parce que nous n'avons pas le choix : faire avec ce nouveau symptôme de notre civilisation, qui pourra faire le thème d'une nouvelle rencontre à venir.