Vous êtes ici : Accueil Conférences Conférences à Reims sur le Vif /aprés-coup de la conférence d'Eric Laurent, par B.Gauin

sur le Vif /aprés-coup de la conférence d'Eric Laurent, par B.Gauin

Un après-midi à Reims plutôt réussi !!!    

La grande salle de la Maison de la Vie Associative était comble ce samedi  27 Septembre à Reims. Anne Fresne et François Fontaine ont introduit la Conférence d’Eric LAURENT, psychanalyste parisien, membre de l’ECF, sur le thème de la « Psychanalyse de l’objet numérique » et plus précisément intitulée  « Le surmoi sur mesure et l’amour » !!

Il s’agissait de la première rencontre de notre cycle 2014/2015 intitulé « Génération connectée, Actualité de la clinique », vaste programme au titre attractif et sérieux et très vite nous avons souri à l’évocation de « la brosse à dent connectée » pour notre e.santé et pour prévenir nos éventuelles mauvaises habitudes !

Je vous propose à chaud quelques contours et lignes de force que j’ai pu dégager à propos de cette conférence.

 

Avec cet « objet » qu’Eric Laurent préfère appeler « numérique » plutôt que « connecté » nous voici plongé  dans la planète numérique de Google et dans « l’âge numérique ».

Du XXème au XXI ème siècle,  Eric Laurent discrimine un changement radical.  Après le cauchemar des  deux guerres mondiales certains se sont mis à rêver  d’une « Fin de l’histoire » (Cf. livre de Fukuyama)  avec quelques variantes de la démocratie libérale.

Mais début du  XXI ème siècle, les attentats du 11 septembre aux Etats Unis vont rapidement réveiller le monde de ses rêves de démocratie universelle. La « fin de l’histoire » ne se réalisera pas.

Le  conformisme du XXème, « l’homme comme tout le monde », l’homme unidimensionnel  passe au XXI ème à un « conformisme sur mesure », à savoir non pas faire comme tout le monde mais « faire chacun à sa façon » toutefois  à partir d’un processus commun. L’objet numérique, tel  l’iphone, ou le smartphone incarne  cette nouvelle donne.

La Santé  se modèle également avec le numérique, elle passe  du curatif au préventif. La brosse à dents connectée est là pour protéger notre santé et notre bien être. Le gigantesque rassemblement de données de toutes sortes  obtenues sur la vie de chacun, grâce au numérique,  constitue ce Big Brother qui nous surveille (surmoi censeur, jouisseur) mais avec une dimension nouvelle avec notre consentement passif. Le Big Brother est lié au Big Data.

Mais attention, pas de technophobie !

Il y a aussi à l’inverse un usage positif et décidé de ces machines. Par exemple des enfants en grande difficulté peuvent attraper un aspect de ces objets numériques  et s’y retrouver dans leur rapport à leur propre corps, pour parler, écrire, compter, dessiner, écouter de la musique (tous ces registres de l’instance de la lettre).   

Il y a à « faire du judo »  nous dit Eric Laurent, avec ces machines, c'est-à-dire dans le fond il ya de  multiples façons (telles les prises de judo) d’attraper l’Autre avec l’objet numérique (tablette, smartphone, « phablet »…) en évitant l’Autre féroce pour les enfants autistes notamment.

Le « gadget » dont parle Lacan en 1975 est défini comme un produit de la science qui nous séduit, c’est aussi un objet ingénieux au sérieux contestable à tel point que le gadget peut devenir pour Lacan un vocable ironique, notamment à l’égard du sérieux de Heidegger sur la question.

En effet différents philosophes modernes ont déjà donné leur avis, Heidegger dans sa conférence « Sérénité » en 1955,  évoque l’attachement et la dépendance du sujet à l’objet technique. Le philosophe répond « oui et non » à « la pensée calculante » du numérique.  C’est ici qu’il évoque « le judo » qui est l’art de saisir spontanément la situation qui se présente.

Giorgio Agamben  lui, étudie l’interaction entre l’usager et l’objet numérique à la suite de Michel Foucault. En tant que sujet (usager) nous sommes conçus par le « dispositif » technique ou numérique lui-même (la médiation avec les autres intègre maintenant un lien, via un micro, un clavier, un écran et de nombreux objets numériques intermédiaires qui ont un impact sur la subjectivation)

Lacan s’intéressera lui aux effets des objets de la science sur la jouissance des sujets et   à la jouissance du gadget au regard de la jouissance sexuelle. Les gadgets comme la télévision, le voyage dans la lune, la voiture (en 1974), la voiture comme « fausse femme ». Que deviendra le réel de la jouissance pour nous-mêmes animés par le gadget ? Lacan répond à ce moment là qu’il deviendra un symptôme.

Qu’en est-il de la vérité au regard de l’usage de l’objet numérique ? Au  sens de Heidegger la vérité c’est l’alètheia,  la vérité comme dévoilement, retrait de l’oubli (lethe), d’où l’écriture a-lètheia. Cette vérité existe au niveau du symbolique, du grand Autre, elle est formulable. Par ailleurs il y a une valeur de vérité de jouissance avec les « objets a » de Lacan, notamment la voix et le regard.

De même avec toute cette pluie d’objets  de la science, celle-ci en vient à gouverner notre désir. Ces  objets   pensez les comme des « lathouses »  nous dit Lacan. La lathouse  est un objet qui  a  valeur de vérité de jouissance (comme l’objet a), pas une valeur de communication, ils sont précieux pour les sujets qui ont rejeté la communication avec d’autres.

Quels sont les effets de la science pour Lacan ?

Eric Laurent évoque les conséquences de l’intuition de Pascal. Pour ce dernier « la science fait taire les étoiles ». Après la science reste donc  les espaces sans paroles.

Pour Lacan avec la science il y a la forclusion du Nom du Père, c'est-à-dire que le discours scientifique a un régime d’incroyance, il participe plus de la méthode, pas de la croyance. La science n’est pas la connaissance. Il ne s’agit plus du rapport sexuel  décrit dans le Banquet de Platon, où les deux sexes se complètent. La science vient toucher au rapport sexuel.

A l’époque d’Aristote le monde planétaire supportait la fiction d’un moteur immobile, d’un point fixe comme  garantie de l’univers. Lacan y situe lui, un des noms de Dieu, à savoir «  la jouissance féminine »  dans ce point fixe, cette face d’immobilité.

E ric Laurent illustre cette proposition d’un écrit de Lacan à propos de « La lettre volée » d’Edgar Poe, où dans ce conte tout bouge, se déplace, la lettre, le policier, les différents personnages sauf la Reine qui ne bouge pas, elle a la statique du fétiche nous dit Eric Laurent. Il y a là une homologie de structure, l’univers des planètes d’Aristote (et son point fixe), avec  la femme et sa jouissance.

Il y a un versant de la science qui détruit les fictions et désenchante le monde, en supprimant toutes les jouissances possibles.

Je vais ici laisser la place du manque, manque de la question que je n’ai pas posée  à savoir celle sur l’articulation du « Surmoi sur mesure » de l’âge numérique avec l’amour , tout en sachant que parler d’amour est en soi une jouissance comme nous le rappelle Eric Laurent. Allez voir p. 667 des Ecrits de Lacan quelque chose de la réponse s’y trouve. « C’est la structure de cette place qui exige que le rien soit au principe de la création, et qui, promouvant comme essentielle dans notre expérience l’ignorance où est le sujet, du réel dont il reçoit sa condition,.. » (la place est ici « le rond brûlé dans la brousse des pulsions »).

Dans la discussion foisonnante qui a suivi il m’a semblé qu’elle donnait l’occasion à Eric Laurent de recentrer  l’ensemble de son travail.

Notamment avec «  l’effet de vide que produit la science »  puisqu’elle a la prétention « de tout prendre en charge ». « Elle se présente comme la théorie des lumières devenue folle »

A propos de l’arrêt des fabrications de nouveaux médicaments notamment psy ou antibiotiques, à savoir la décision des laboratoires de « faire avec ce qu’il y a », c’est « l’arrêt d’une utopie » qui est en jeu, et qui fait qu’« on ferme le robinet ». La clinique étant devenue un pur circuit objectivable elle devient vide.

Si pour la science la numérisation consiste « à recouvrir tout le réel » c’est l’envers de la psychanalyse !  Les épistémologues s’affrontent, certains en viennent à penser qu’avec le temps on va y arriver à recouvrir tout le réel, d’écritures et d’algorithmes !!

Est-ce que la vérité est traitable entièrement par un calcul ? En mathématique par exemple, un « nombre incalculable » est-il accessible ou pas ? Toutes sortes de questions passionnantes.

A bientôt à la Maison de la Vie Associative de Reims 122 bis rue de Barbâtre : le 6 décembre 2014, le 31 Janvier, le 28 Mars et le 30 Mai  2015 à 14h30.

 Brigitte GAUIN